Education

PISA, école néolibérale, chœurs conservateurs et révoltes lycéennes

PISA, kézako ?

PISA (pour Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves) nous a offert l’actualité de la rentrée scolaire. Une actualité qui tourne à la panique morale dans tous les médias mainstream. Cette panique morale, de l’abaya à l’utilisation de l’allocation de rentrée scolaire par les classes populaires ces dernières années, focalise cette fois sur les résultats tout frais de la dernière étude PISA en date.

Mais qu’est-ce donc que PISA ?

La réponse suivante est celle du pilote du programme, l’OCDE : « PISA est le programme international de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves. PISA mesure la capacité des jeunes de 15 ans à utiliser leurs connaissances et compétences en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences pour relever les défis de la vie réelle »1.

Il n’est pas anodin de noter la présence dans cette diatribe de quelques termes propres à une conception néolibérale de l’éducation : « capacité », « utiliser », « compétences » et bien sûr le champion toute catégorie, « relever les défis ». L’utilisation de « vie réelle » ne servant ici qu’à « plier le game », car qui peut être contre la meilleure éducation possible pour faire face à la vie réelle ??

Question découlant de la précédente : qu’est ce donc que l’OCDE, pilote du programme PISA ?

Réponse du premier concerné : « L’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques) est un forum stratégique et un centre d’expertise unique en matières de données, analyses et bonnes pratiques dans le domaine des politiques publiques »2.

Réponse du pédagogue Philippe Meirieu : « l’OCDE n’est pas une ONG dédiée aux droits de l’enfant, mais bien un consortium qui réunit 38 pays, essentiellement occidentaux, et promeut l’économie de marché. »3

Interprétation humble de l’auteur de ces lignes : l’OCDE est un think tank néolibéral qui contribue à la marchandisation et la privatisation de nos biens communs et services publics depuis sa création en 1948 (1961 sous le terme OCDE). N’oublions pas que sa création à l’échelon européen est vouée à la mise en œuvre du plan Marshall, cette opération américaine de reconstruction de l’Europe ayant pour contre partie la diffusion sans entrave des films hollywoodiens sur notre continent, offensive de soft-power inédite par son ampleur, nous imposant ainsi la dimension culturelle du capitalisme.

L’OCDE est donc une organisation économique chargée de promouvoir et organiser un modèle, le capitalisme, qui régit nos rapports à la production, au travail, au temps (cf. notre article précédent), à l’éducation, bref, à l’ensemble de nos rapports sociaux. Cette organisation pense donc l’éducation comme un outil au service du développement du capitalisme.

 

L’éducation, outil au service d’un projet de société

L’éducation a de tout temps servi un projet de société. Ce projet est celui du néolibéralisme depuis la fin des années 70 qui repose sur la mise en concurrence généralisée dans toutes les strates de la société. Cette mise en concurrence s’opère via des « marchés » et ne touche pas uniquement les entreprises. Elle concerne aussi les individus sur le « marché du travail », les associations via les « marchés publics » ou les services publics de l’éducation via « l’autonomie des établissements ». Il faut donc éduquer nos enfants à être mis en concurrence les uns avec les autres partout, tout le temps.

Un tour nouveau apparaît dans les années 2000. La mise en concurrence ne relève plus seulement du rapport à l’autre, mais elle est interne, endogène, propre à soi. Nous devons être plus forts que nous-mêmes. C’est ainsi qu’apparaissent des termes jusqu’à lors inédits dans le lexique éducatif : « défi », « dépasser ses limites », « sortir de sa zone de confort » et « se donner des objectifs ambitieux ». Il est à noter que tous ces termes sont empruntés au registre de la compétition sportive. La compétition scolaire étant exacerbée depuis les années 2000 et la « contraction du marché du travail », il fallait bien une analogie « positive » qui rappelle d’abord les « valeurs du sport » grâce aux témoignages de néo-conférenciers ex-rugbymen, judokas, ou champion olympique de ski acrobatique. Ce sont donc ces belles valeurs de cohésion, de collectif, de défi ou encore de dépassement qui sont davantage mises en exergue que les ravages sur les corps et les esprits du sport de haut niveau. Mais passons !

L’imaginaire néolibéral demeure incomplet si l’on n’opère pas la même logique aux structures éducatives elles-mêmes, à savoir les écoles et les universités. C’est ainsi que les mises en concurrence, joliment appelées « autonomie des établissements » ont d’abord touché les universités dans les années 2000 avant de finir de ravager nos écoles et les métiers des personnes qui y travaillent. Les établissements sont donc aujourd’hui évalués et comparés, quand les enseignants et enseignantes « ne dorment plus les 3 semaines qui précèdent une inspection » (témoignage authentique d’un ami instit). Sous couvert d’évaluation et d’inspection, c’est une opération de contrôle et de mise en concurrence qui est à l’œuvre, mettant sous pression toute l’organisation scolaire.

 

L’expérience comme trace du réel

Mon préquel très personnel à ce contexte scolaire nous ramène en 1991. Je suis en CM2 et je suis très bon élève. A cette époque, nous sommes classés tous les trimestres à l’école primaire. L’énoncé du classement est une formalité pour certains élèves, un calvaire pour d’autres. Je fais partie de la première catégorie. Que l’énoncé soit dans l’ordre chronologique (du 1er au dernier) et le calvaire n’en est que plus long pour les cancres. Dans l’ordre inversement chronologique, la formalité se goinfre d’un suspense égotique où l’on attend de savoir si, cette fois, on est troisième, deuxième, ou premier. Rituel très symbolique de l’école de la République, l’école du mérite, l’école des hussards, l’école qui fait la fierté de nos élites conservatrices.

Cette école m’a humilié. Enfin, sa hussarde noire, alors institutrice d’une classe de CM2 de l’école Thiers (débaptisée depuis, ouf!), m’a humilié. Moi, le bon élève. L’humiliation n’en fut que plus douloureuse qu’elle était inattendue. Car un beau jour du printemps 1991, je fus appelé au tableau pour répondre à des questions, probablement en lien avec une leçon qui était à apprendre. Je ne sais plus très bien. Ce que je sais en revanche, ce que ma mémoire n’a pas effacé, c’est que je me mis à buter sur une question. Je tente alors une réponse qui s’avéra fausse, évidemment. Sans doute qu’une institutrice amicalement familière du courant de l’éducation nouvelle, une « pédagogiste » tel que la qualifieraient nos élites conservatrices jamais avares de néologismes, m’aurait aidé, expliqué, aurait fait discuter la classe pour dénouer ce nœud qui me causait bien des difficultés. Peut-être aurais-je alors conservé toute confiance en moi et effectué une scolarité brillante dans le secondaire m’ouvrant la voix à des filières prestigieuses ? Mais cette institutrice semblait peu goûter à la pédagogie. Non. Car en guise de pédagogie, ce qui l’animait était plutôt la violence. Et pour toute réponse à mon erreur (à ma faute?), elle attrapa mon oreille et me la tira devant tout le monde. Je sus alors ce qu’était une humiliation scolaire. Mon parcours dans le secondaire fut fantomatique, et plutôt que des portes ouvertes en des filières prestigieuses, je fonçai en faculté des sciences du sport une fois le bac en poche et après quelques mois de « tourisme universitaire », le sport étant alors mon échappatoire.

 

La France, pays dont la seule politique éducative depuis des décennies est la marchandisation du secteur

De retour en 2026, le dernier classement PISA vient de paraître. Sans surprise, la France (mais pas que) accuse des résultats « catastrophiques », humiliants ! Nos enfants ne savent plus lire ni compter. « La fabrique du crétin »4 est donc toujours opérationnelle, plus que jamais. Pendant que nos élites néolibérales se font discrètes ou reportent la faute sur d’autres (les écrans, les parents), nos élites réactionnaires s’effraient de la situation, du monde dégradant qui, décidément, ne ressemble en rien au leur, et tout ça c’est la faute des pédagogistes, du laxisme et de la perte d’autorité. De ces brillantes analyses structurelles ressortent 2 choses :

– la nécessité de réformer pour les néolibéraux, au pouvoir pourtant depuis 50 années consacrées à réformer sans cesse !

– la nécessité pour les réactionnaires de revenir « aux bases », « aux fondamentaux », aux hussards noirs de la République afin de « rétablir l’autorité du maître » !

Au-delà de la 27ème place de la France, le ministre Geffray pointe la responsabilité des écrans et des réseaux. Pardon monsieur le ministre, mais en quoi un objet tel qu’un écran porte une responsabilité ? Pour mieux invisibiliser les responsables dont les intérêts sont évidents, on personnifie un objet. Belle rhétorique ! Mais les responsables, ce sont les marchands d’écrans qui nous imposent ces objets par une agressivité marketing de haute intensité (pour reprendre une expression à la mode), s’adonnant à un tour de passe-passe extraordinaire : pour les vendre, rendons les indispensables. Combien de parents ne dotent pas leur enfant rentrant en sixième d’un smartphone ? La prégnance de l’objet est telle dans nos vies, que, déjà, tenir jusqu’à la sixième relève de l’exploit éducatif ! Pointe alors dans le discours la responsabilité directe des parents. La manipulation est simpliste, le tour est joué !

La manipulation est aussi très hypocrite. Car, qui impose l’utilisation des smartphones dès la sixième pour consulter les devoirs à faire, les emplois du temps, les liens vers des exercices en ligne via des plateformes qui marchent une fois sur deux, les communications avec la vie scolaire, la consultation de certains cours et de vidéos dites éducatives, etc, etc, etc ?

Une amie me confiait récemment que l’école maternelle de son fils avait été équipée de tableaux numériques. Son fils rentre à la maison, et veut « allumer la télé, comme à l’école »…

Ce classement nous dit bien plus que je ne sais quel effondrement du système scolaire, du savoir et blablabla. Ce classement nous raconte une histoire. Celle des contradictions même du capitalisme actuel qui promeut la compétition à outrance. Les élèves sont en compétition les uns contre les autres, comme les pays, les régions, les universités sont en compétition les uns et les unes contre les autres, idem aujourd’hui pour les écoles. Tout le monde est en compétition contre tout le monde. Il me semble qu’une compétition, on la joue pour la gagner. Étonnamment, nos dirigeants européens font tout pour la perdre. Car ce sont bien les néolibéraux qui, depuis 50 ans, saccagent l’école publique, démantèlent méthodiquement son fonctionnement et ses moyens, ses méthodes (souvent contestables par ailleurs, nous l’avons vu avec mon instit de CM2 !) et ses locaux. Car l’obsession néolibérale, la seule, telle qu’explicitée par les directives de l’union européenne, c’est la mise en concurrence sur les marchés. Pour cela, il faut démanteler les services publics, tous, puisque le dogme néolibéral réduit un service public à un coût. Ajoutez à cela une pincée de dogmatisme neuroscientifique ouvrant la porte à tous les logiciels dits éducatifs, une promotion de la « liberté de choix » permettant aux écoles privées de continuer à gagner « des parts de marché » et, en effet, vous aboutissez à la destruction de l’école publique. La compétition scolaire mondiale est perdue par la France qui fait mine, par la voix de ses dirigeants, de le regretter. Car dans ce dilemme (gagner la compétition scolaire mondiale selon les normes de PISA grâce à une école publique solide et robuste ou affaiblir cette même école en l’ouvrant aux marchés), les néolibéraux français (et européens) ont fait leur choix : celui de l’ouverture aux marchés dont l’obsession n’est pas la réussite scolaire des élèves mais le niveau de leur taux de profit.

Où l’on pourrait alors nous objecter que c’est bien grâce à l’école publique et dans notre société capitaliste que la massification scolaire a eu lieu au sortir de la guerre, provoquant la forte augmentation du niveau scolaire  !

Ce à quoi nous répondrons, là encore humblement, « oui mais ! ». La massification scolaire des années 50 et 60 répondaient à un impératif, en l’occurrence la reconstruction du pays. Elle n’a pas eu lieu par pure philanthropie étatique ! Elle semble d’ailleurs poser plus de problèmes aujourd’hui qu’elle n’en résout. En effet, la nouvelle structure du marché du travail impose la formation d’une élite très qualifiée et d’une masse de prolétaires se partageant des boulots nuls et mal payés et des périodes de chômage permettant la formation d’une massive « armée de réserve ». Il est donc structurellement attendu en Europe de procéder à une baisse du niveau scolaire après des décennies d’une inédite progression.

 

PISA, une compétition équitable ?

Nous l’avons vu, PISA est moins un classement mondial du niveau des élèves qu’un symptôme de nos sociétés capitalistes, axées sur la performance. Il faut performer en permanence, quel qu’en soit le prix. Le prix, à Singapour, au Japon, en Corée ou en Estonie, pays qui trustent les premières places du classement PISA, ce sont les taux de suicide des jeunes les plus élevés de la planète.

En Chine, on a préféré sélectionner les régions évaluées et « autoriser » la publication des résultats par l’OCDE après relecture, comme nous l’apprend la juriste Isabelle Feng dans une tribune parue dans Le Monde5.

Logique marchande perdante, harcèlement des enfants pour en faire des « winners », tricherie organisée, chacun ses choix « éducatifs » dans la compétition mondiale !

De sorte que PISA, c’est un peu comme la ligue 1, on connaît le vainqueur avant même le début de la compétition !

Si nombre de spécialistes s’accordent à reconnaître la rigueur exemplaire du protocole PISA (sauf pour la Chine visiblement!), il serait temps de se demander ce qu’évalue PISA.

Le journal en ligne « La vie des idées » le détaille dans un article de 20086 :

« Le programme PISA ne cherche pas à évaluer la maîtrise par les élèves de leur programme scolaire, mais à mesurer des connaissances et des aptitudes que les individus ont avantage à posséder pour leur vie future ».

Quand on connaît l’appétence du système scolaire français pour ses sacro-saints programmes scolaires, cela tombe mal !

« L’enquête PISA cherche non seulement à évaluer la capacité des élèves à reproduire ce qu’ils ont appris, mais aussi à déterminer dans quelle mesure les élèves sont capables de se livrer à des extrapolations à partir de ce qu’ils ont appris et d’utiliser leurs connaissances dans des situations familières ou originales et dans des contextes en rapport ou non avec l’école  (OCDE, 2006). Les compétences évaluées par PISA reposent donc davantage sur la compréhension globale de concepts que sur l’accumulation de connaissances spécifiques ».

Cette logique a un nom : « l’évaluation des compétences ». C’est là la lubie de l’OCDE depuis les années 2000, dans la droite ligne de la vaste transformation des métiers depuis les années 80 où l’on a remplacé des savoir-faire, donc des métiers, par des compétences, des « tâches complexes ». Il ne s’agit donc plus de maîtriser un savoir-faire, il faut désormais être capable de mobiliser efficacement un ensemble de ressources, internes et externes à soi, pour agir de manière adaptée face à une famille de situations-problèmes. Nous n’évaluons plus nos savoirs ou nos savoir-faire, mais nos comportements, notre capacité à l’adaptation permanente.

Les enfants en maternelle sont aujourd’hui évalués sur la base de dizaines de micro compétences. Oui, nous devenons fous.

Suite de l’article :

« PISA évalue séparément trois compétences de lecture qui sont jugées indispensables pour participer à la société contemporaine : trouver des informations dans des matériaux variés (« s’informer »), interpréter ce qu’on lit (« interpréter »), réfléchir à ce qu’on vient de lire et y réagir (« réagir »). Cette définition normative des compétences que sont supposés maîtriser les élèves de 15 ans ne va pas de soi, dans la mesure où elle ne prend en effet nullement en compte les objectifs fixés par les systèmes éducatifs nationaux. On peut même dire qu’elle s’inscrit dans une certaine mesure contre eux ».

L’historienne Chloé Maurel ajoute à l’analyse : « Il serait (…) trompeur de considérer les scores comme le reflet mécanique de la « qualité » globale d’un système. Pisa renseigne sur certaines compétences ; il ne mesure ni la créativité, ni la culture générale, ni l’autonomie intellectuelle, ni le plaisir d’apprendre, ni la capacité à penser autrement que dans les catégories très standardisées de l’épreuve »7.

Le système éducatif français repose sur des programmes centralisés et la mesure de l’acquisition par les élèves de ce que ces programmes leur transmettent. Autrement dit, l’école française, par son système de notation, contrôle l’état des acquis des élèves relatifs à ces programmes. Elle focalise sur les notes obtenues qui ne sont qu’une photographie à un instant T de ce que les élèves ont retenu et éventuellement compris du programme. Les collégiens et collégiennes que nous rencontrons dans le cadre de nos explorations de terrain lorsque nous travaillons pour une collectivité nous le disent : ils et elles ne travaillent que pour les notes, et uniquement pour les notes. Cette logique de « réussite » par les notes exacerbe leur stress, le stress de leurs parents, et les encourage à se désintéresser des contenus que notre système s’échine à leur transmettre pour ne travailler que pour une seule finalité : la note.

PISA nous révèle également que les élèves de seconde générale sont en haut du spectre des résultats, ceux des lycées professionnels en bas. Cela n’est-il point contre-intuitif ? En effet, les élèves des lycées professionnels ne sont-ils pas davantage ancrés dans la « vie réelle » que ceux et celles de seconde générale, comme pourrait le pérorer n’importe quel perroquet du MEDEF ?

En réalité, ce qui ronge notre pays et notre école, ce sont les inégalités. Sociologiquement, les élèves des lycées professionnels sont issus de familles pauvres. Alors, quand Attal et Le Pen veulent supprimer le collège unique, c’est pour ségréguer toujours plus tôt sur des bases sociales et ethniques. C’est dire aux pauvres qu’en plus d’être pauvres, ils sont bêtes.

La France est l’un des pays de l’OCDE où l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires. Non seulement l’école française ne réduit pas les abyssales inégalités de notre société, elle les accentue, dixit la Cour des comptes en 20258 !

Il y a donc bien une mécanique en marche, celle de l’exclusion, de la sélection scolaire, exacerbée pour une large part de la société qui se paupérise car victime d’un système qui répartit de plus en plus inégalement les richesses.

 

Quel horizon nous donner ?

Face à ce double constat d’une société de plus en plus inégalitaire et d’une école qui par son dogmatisme (méritocratie, égalité des chances) accentue ces inégalités en produisant une sélection drastique et donc l’exclusion des élèves les plus en difficulté, il nous semble urgent de décentrer le regard des évaluations PISA pour le focaliser vers un autre horizon. Les pédagogies inspirées du courant de l’éducation nouvelle (dont Freinet et Montessori sont les plus célèbres) accordaient une centralité à la justice sociale. Célestin et Élise Freinet par exemple plaçaient leur pédagogie dans une perspective collectiviste et communiste et se donnaient à gommer ces inégalités et injustices en travaillant autour de dynamiques de coopération entre élèves.

Si tant est que nous nous placions, à La Petite Agitée, dans une optique de conservation d’un système scolaire, alors il faut conserver le collège unique, en supprimer les notes et toute évaluation individuelle, se délester de l’injonction à suivre des programmes et permettre aux élèves et enseignant.es de s’auto-organiser dans la (co)-construction de savoirs émancipateurs et de leur transmission réciproque.

Restons sur l’exemple de la lecture. La lecture, contrairement à ce qu’insinue la très médiatique Céline Alvarez, ne se résume pas à des compétences techniques. La lecture, c’est une culture commune, c’est une esthétique à partager et offre, dans cette optique, une infinité de possibilités pédagogiques.

L’école française est aujourd’hui prise en étau. Elle est coincée entre le néolibéralisme mou intellectuellement, sans idée, sans pensée, qui structure la société autour d’une obsession, l’obsession économique pour laquelle il se révèle alors beaucoup moins mou, et qui, pour la satisfaire, s’enjoint la mission de former une élite, de constituer une armée de réserve de masse et de pousser le dogmatisme néolibéral le plus loin possible ; et un conservatisme autoritaire et identitaire qui pousse pour la satisfaction de ses affects tristes, ses idéaux mortifères d’ordre, d’autorité, de domination adulte totale (nous y reviendrons dans de prochains articles) sans jamais questionner la vie réelle des jeunes.

Il nous semble que la sortie de cet étau passe par un nouveau paradigme : celui d’une éducation publique auto-gestionnaire.

Dans ce contexte et au regard de l’actualité, nous ne pouvons omettre d’exprimer notre total soutien au mouvement en cours des lycéens et des lycéennes. Saluer leur courage, leur intelligence, leur énergie contestataire est bien le moins que nous puissions faire.

Mais, comme souvent dans les luttes sociales et politiques, la question de la stratégie s’impose. Nous postulons que la stratégie du blocage, face à une administration toute puissante et demeurant sourde aux revendications d’une part, et aux nazillons violents qui constituent les troupes des forces de l’ordre d’autre part, mène à l’impasse. Battre le capitalisme nécessite non pas de s’y confronter frontalement, mais de l’ignorer, de l’oublier. Optons9 alors plutôt pour la stratégie du mépris absolu de nos institutions, de notre police, de nos dirigeants « démocratiquement » élus, de nos ministres. Allons vers l’autogestion des lycées. N’obéissons plus à rien, et surtout pas aux injonctions programmatiques et évaluatives.

Pour des élèves et des professeur.es s’engageant dans des dynamiques de coopération, n’y a-t-il pas une puissante source de joie à pousser cette coopération vers de l’autogestion ? Auto-organiser les journées et les cours, définir collectivement ses propres modalités d’évaluation et décider ensemble quels savoirs, quels contenus, seront transmis, partagés, diffusés, n’y a-t-il pas là un horizon excitant ? Boycotter Parcoursup, prévoir, dès l’an prochain, de garnir de nos personnes enrichies par cette expérience auto-gestionnaire les amphis des universités sans y avoir été autorisés par l’algorithme, n’est-ce point là une révolte pacifique émancipatrice ? Faire des lycées et des universités NOS lieux où le savoir redevient exigeant et exigé au détriment de compétences et d’injonctions mortifères à l’insertion professionnelle, n’est-ce pas reprendre le pouvoir ? Il nous semble qu’il ne faille plus leur quémander des moyens, il faut les ignorer et nous auto-gérer ! Car il nous semble que telle est la voie de notre émancipation.

1https://www.oecd.org/fr/about/programmes/pisa.html

2https://www.oecd.org/fr.html

3Philippe Meirieu : « Voulons-nous encore éduquer nos enfants et en payer le prix ? », tribune parue le 9 septembre 2026 dans le journal « La Croix ».

4Allusion à l’ouvrage de Jean-Paul Brighelli, « la fabrique du crétin », bible de tous les conservateurs autoritaires en matière d’éducation scolaire.

5Isabelle Feng, PISA 2025 : « La Chine bénéficie au mieux de la naïveté, au pire de la complaisance de l’OCDE », tribune parue le 25 septembre 2026 dans le journal « Le Monde ».

6Julien Grenet, « PISA, une enquête bancale ? », paru sur le journal en ligne laviedesidees.fr le 8 février 2008 et consultable via l’URL : https://laviedesidees.fr/PISA-une-enquete-bancale

7Chloé Maurel, « Rapport PISA : l ‘école doit émanciper, pas seulement classée », tribune parue le 16 septembre 2026 dans le journal La Croix.

8https://www.banquedesterritoires.fr/la-cour-des-comptes-fait-le-constat-de-lechec-de-lecole-primaire

9Nous employons ici la première personne du pluriel, nous incluant ainsi dans le mouvement en tant que parents d’élèves, enfin d’enfants !

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