Petite réflexion critique et politique du temps libre
L’été arrive, trainant dans son sillage un besoin de rupture avec le stress devenu presque routinier du quotidien rythmé de l’année scolaire. Bac et brevet se terminent. Les collégiens et collégiennes de 6ème, 5ème et 4ème sont déjà en vacances tandis que les enfants du primaire troquent les tables de multiplication pour des films visionnés dans des salles de classe plongées dans la pénombre afin de tenter de préserver une once de fraîcheur (et pour regarder le film!). Les parents vont pouvoir souffler. En attendant les congés, le rythme délétère pour toutes et tous de l’année scolaire va donc ralentir pour quelques semaines. Les travailleuses et travailleurs commencent à se projeter vers les congés : réservations, circuits, visites à la famille, aux copains et copines, règne de l’apéro et du rosé. Quand certains bambins, contraints ou non, vont découvrir ou redécouvrir la « colo » ou le « centre aéré ». Tout ça sent bon le « temps libre » !
L’été est synonyme de « temps libre » : les écoles sont fermées, certaines entreprises aussi, la plupart des administrations sont au ralenti. Les conquis sociaux jalonnent notre histoire des luttes et ont façonné, jusqu’à ce qu’elle s’impose culturellement, l’idée de « temps libre ». Journée de 10h en 1900 puis de 8h en 1919, semaine de 40h en 1936, puis de 35h en 2000 sans perte de salaire, 2 premières semaines de congés payés en 1936, une troisième en 1956, une quatrième en 1969 et une cinquième en 1982. Ces conquis arrachés à la bourgeoisie par les luttes de la classe ouvrière nous autorisent la concrétisation d’un temps passé à autre chose qu’à travailler, s’occuper du foyer et dormir. Mais à condition de ne pas en faire n’importe quoi ! Nos maîtres veillent !
Dès le XIVème siècle, lorsque les paysans anglais s’adonnaient à la pratique de l’ancêtre du football dans les champs alors biens communs, les seigneurs et notables locaux prenaient déjà des mesures pour interdire cette pratique « barbare » et oisive. Dans la France révolutionnaire, la loi Le Chapelier de 1791 interdit les groupements professionnels car il ne faudrait pas que les ouvriers, pendant leur temps libre, fomentent revendications diverses, révoltes ou révolutions. Une révolution ne vaut que si elle est bourgeoise bien sûr ! Cela n’empêchera pas le mouvement ouvrier de se constituer en une classe révolutionnaire tout au long du XIXème siècle, donnant par la-même naissance au courant émancipateur de l’éducation populaire. Lors de ce même siècle, il s’agissait pour la bourgeoisie d’« éduquer » les masses incultes afin qu’elles ne tombent point dans « l’ivrognerie, le libertinage, la violence » et autres comportements immoraux pendant leur temps libre.
1936 est la date qui marque la véritable institutionnalisation du temps libre en France par l’octroi sous le gouvernement du Front Populaire des 2 premières semaines de congés payés et de mesures diverses facilitant le départ en vacances des Français. Les organisations et structures mises en place tant par les pouvoirs publics (création des chèques vacances, billets de train subventionnés, aide à la création de ciné-clubs…), les associations (développement des centres de loisirs, des colonies de vacances, des auberges de jeunesse…), et l’industrie marchande (apparition de marques de villages vacances, tourisme organisé, développement d’hôtelleries diverses…) ont largement contribué à aménager ce temps libre et orienter les choix des uns et des autres quant à la manière de l’occuper, donnant alors naissance à la société des loisirs.
S’il y a un temps que l’on juge opportun de qualifier de « libre », c’est qu’existe dans nos vies son antagoniste : le temps contraint. Celui-ci étant identifié comme le temps passé au travail (ou à l’école pour les enfants) d’une part, et comme le temps des « obligations sociales » et des tâches domestiques d’autre part. A l’inverse, le temps libre est donc celui dont nous choisirions le contenu en toute liberté grâce à notre libre arbitre affûté !
Dans une large conception philosophique, spinoziste notamment, notre libre arbitre ne s’exprime que dans le cadre largement conditionné de notre éducation, de notre environnement social, culturel, religieux, géographique. Mais au-delà de cette conception philosophique qui ferait du « temps libre » un temps pas si libre, l’organisation des rapports sociaux, en tant que composante intrinsèque du capitalisme au même titre que l’organisation de la production, fait du « temps » un élément central de nos vies dont la bourgeoisie s’enquiert à régir la gestion. Notre temps au travail comme notre temps libre sont des temps aliénés puisque nous n’exerçons quasiment aucun contrôle sur leur organisation que cette même bourgeoisie s’est octroyée.
Contraindre le temps est au fondement même du capitalisme, et cette contrainte ne se limite donc plus au temps de travail.
Dans le capitalisme, l’objectif d’un détenteur de capital est de valoriser celui-ci en vendant une production qu’il aura permise. Pour que cette production ait lieu, le capitaliste achète donc avec son capital initial des machines et la force de travail du prolétariat (partie de la population qui ne détient pas de capital et ne peut compter que sur sa force de travail pour survivre). De cette production de biens (ou de services) ainsi fabriqués puis vendus doit découler un maximum de bénéfices. La mesure de cette mécanique économique est le taux de profit (bénéfice/capital investi x 100). L’augmentation du taux de profit doit être permanente, selon les préceptes du capitalisme. Pour parvenir à cela, le capitaliste a besoin constamment de « nouveaux débouchés », de « nouveaux marchés ». Ces débouchés ont d’abord été recherchés spatialement. Cette recherche a été poussée à l’extrême lors du développement du capitalisme mondialisé à partir des années 80. Aujourd’hui, l’élargissement mercantile du capitalisme est également temporel, cela étant rendu possible notamment par les innovations technologiques. En effet, la sphère temporelle lors de laquelle nous endossons le rôle d’agent de production/consommation au service du capital s’étire désormais tout au long de nos journées, grignote inéluctablement « des parts de temps » sur celle du repos, de la déconnexion, du temps libre, et ne s’interrompt véritablement que lors de nos périodes de sommeil qui elles-mêmes se raccourcissent. Nous sommes hyper connectés, nous consommons/produisons en permanence.
Comment, dans ces conditions, prétendre exercer un libre arbitre sur un temps dit « libre » mais de plus en plus colonisé par les forces du marché ? Pour Hannah Arendt, « ce qui gâche le temps des loisirs, c’est la consommation ». Du marketing le plus primitif aux techniques algorithmiques des réseaux sociaux, sites marchands et autres applications en tout genre, notre capacité à décider du contenu de notre temps libre s’est largement effritée. Nous sommes entrés dans l’ère du capitalisme de l’attention dont l’objectif est la captation continue de nos capacités cognitives.
Le capitalisme n’est pas qu’une organisation économique de la production. C’est aussi une organisation « culturelle » de nos rapports sociaux.
Ces jours-ci, tandis que je profite d’un moment de libre (!) pour errer dans le centre de la ville que j’habite depuis peu, je suis pris d’effroi (n’ayons pas peur des hyperboles ! ) lorsque j’aperçois sur le parvis de la mairie (une institution publique) une exposition de voitures neuves, prix affichés, avantages clients revendiqués. Je fais quelques pas et me retrouve à portée auditive d’enceintes sonores censées diffuser de la musique les après-midis. Point de musique à cette heure, mais plutôt une « interview » d’un revendeur de voitures qui vantent les conditions avantageuses d’achat des modèles exposés en ville et nous invite à le retrouver pour faire un devis. Encore quelques pas et je me retrouve à proximité d’un square ombragé, dont les contours, également ombragés (précision non négligeable en ces temps de canicule) se retrouvent squattés par des dizaines de voitures exposées et au milieu desquelles trône un stand où siège un jeune homme habillé « urbain cool » prêt à distiller ses arguments bien rodés pour tenter d’écouler son stock.
Mon droit à l’errance dans ce centre ville s’en est trouvé attaqué par la campagne commerciale agressive dont les pouvoirs publics locaux, en l’occurrence la mairie, se font complices. Je n’ai pas effectué d’actes d’achat (je n’avais pas les 60 000 € requis sur moi !), mais mon envie de déambulation désargentée fut colonisée par l’alliance entre des boutiquiers vendant des bagnoles et leur allié « maire marcheur compatible ».
Les paysans anglais du XIVème siècle qui inventèrent le football dans les champs ne se heurtèrent pas seulement aux vindictes moralisatrices des pouvoirs locaux. Ils firent face également au phénomène des enclosures, qui pose, selon Marx, l’acte de naissance du capitalisme. Finis les biens communs, bonjour la propriété privée clôturée et ses interdictions d’y pénétrer.
Les espaces communs, publics, font depuis 600 ans l’objet d’une appropriation par le marché, contraignant ainsi le quidam à un accès limité à des ressources physiques (un champ, un square, une rue, une forêt) en toute liberté. Un temps libre que nous voudrions passer à jouer au foot, à errer dans les rues, à marcher dans les forêts, sans être colonisés par la prédation de ces espaces et le commerce.
Pour aimer le capitalisme, système producteur de tant d’injustices, il faut que nous le pratiquions positivement. C’est pourquoi nous appliquons assidûment et sans nous en rendre compte ses préceptes lors de nos temps situés prétendument en dehors de la sphère productive. L’air de rien, nous nous comportons en producteur/consommateur même lorsque nous ne pensons pas à produire et consommer. Le temps des loisirs en est la meilleure illustration, celui-ci se traduisant bien souvent par une course à l’activité à pratiquer, au nombre de sites touristiques visités, au nombre de copains croisés, au planning (« d’activités ») calé des semaines à l’avance dans les centres de loisirs. La mesure est moins qualitative que quantitative, la gestion est comptable, la satisfaction est numéraire. Dès 1970, dans « la société de consommation », Jean Baudrillard écrivait « (…) en dépit de la fiction de liberté dans le loisir, il y a impossibilité logique du temps « libre », il ne peut y avoir que du temps contraint. (…) Le loisir est contraint dans la mesure où derrière sa gratuité apparente, il reproduit fidèlement toutes les contraintes mentales et pratiques qui sont celles du temps productif et de la quotidienneté asservie ».
La baisse tendancielle du taux de profit, telle que théorisée par Marx, entraîne perpétuellement le capitalisme dans d’inévitables crises dont il se sort en marchandisant sans effroi tout ce qui semblait ne pas pouvoir l’être (les biens communs, les services public, le temps…). Ainsi, le temps libre est à rentabiliser et le marché ne peut accepter qu’il lui échappe. Prendre le temps de lire, jouer de la musique, rêver, errer, n’apporte rien au marché, donc aux marchands. Il faut l’orienter vers autre chose : l’activité. L’activité de loisirs, l’activité touristique, l’activité sportive, l’activité culturelle, régies par l’idée de « faire », d’être « actif ». Ainsi se transmet la logique capitaliste, même si ladite activité peut échapper en tant que telle à un échange marchand apparent et peut même être source d’épanouissement personnel. La logique est là, il faut produire quelque chose. L’activité est le carburant positif de cette production incessante.
Marx, encore lui, avait identifié que « le capitalisme fonctionne sur le temps », avec la nécessité de rentabilisation de celui-ci. Il n’y a pas, dans le capitalisme, la possibilité de « prendre son temps », encore moins de « perdre son temps ». Le temps est devenu une ressource à gérer et rentabiliser. Tandis que les gains de productivité ont explosé grâce à la mécanisation et l’industrialisation des process de production, cela ne s’est pas traduit en un gain de temps libre généreusement octroyé aux travailleuses et travailleurs. Au contraire, le temps est de plus en plus contraint, même celui arraché à la bourgeoisie et situé en dehors des heures de travail. Ce que nous appelons le temps libre ne s’est absolument pas libéré des contraintes productives.
Le temps libre, colonisé depuis les années 80 par la méthodologie de projet et l’obsession de la production d’activités, phénomène aujourd’hui accéléré par le techno capitalisme, n’existe institutionnellement que parce que notre société est découpée en temps majoritairement contraints, empêchant par là même toute émancipation individuelle et collective.
Plus que de « temps libre », il semble que nous ayons besoin de « temps émancipateurs » ! Les luttes émancipatrices passent d’abord par la désaliénation de nos temps contraints : travail, éducation, tâches ménagères. Autrement dit, il s’agit de (re)prendre le contrôle de la production et de notre travail grâce aux modèles coopératifs et autogestionnaires, aux expériences anarchistes, libertaires et communistes ; d’abolir les systèmes éducatifs autoritaires à l’école, dans les structures de loisirs et les familles en s’inspirant de pédagogies libertaires, critiques, communistes ; d’abolir le patriarcat.
Plus que de vies faites de temps découpés, entre la contrainte du travail imposé et la liberté des loisirs colonisée par le système marchand, il nous semble que nous ayons besoin de vies émancipées des injonctions reçues du capitalisme économique et culturel. Ainsi, nous n’aurons plus à nous contenter de quelques temps dits libres, mais à jouir de vies libérées des contraintes structurelles du capitalisme.